La Femme qui est partie du cinéaste philippin Lav Diaz est intéressant si le spectateur est prêt à en accepter le parti pris exigeant: une durée de 3h46 constituée essentiellement de séquences en longs plans fixes (quand la caméra à l'épaule se met à bouger fluidement sur la plage on se demande s'il n'y a pas un problème technique) place le public dans la position de témoin quasi objectif d'un pan de vie d'une femme, dans un périmètre restreint où reviennent chaque jour , et surtout chaque nuit, quelques personnages , toujours les mêmes, qui vont lui devenir familiers . Du début à la fin le réalisateur suit Horacia, une institutrice qui a été emprisonnée trente ans pour un crime qu'elle n'a pas commis, machination résultant de la vengeance jalouse de son premier amant, qui n'a pas accepté son mariage avec un autre homme. La vraie criminelle , son amie codétenue arrêtée pour un autre délit, finit par confesser sa culpabilité et se suicider. C'est le préambule du film qui se poursuit avec le retour tragique d'Horacia chez elle où elle a tout perdu: son mari est mort, son fils a disparu et sa fille l'a abandonnée. Elle décide alors de tout quitter pour se rendre là où vit maintenant l'homme riche qui a brisé toute son existence avec l'objectif de le tuer. Le film développe très amplement le séjour d'Horacia dans cette ville où elle choisit de vivre incognito parmi les plus démunis pour lesquels elle se prend d'une immense compassion qui lui fait oublier sa haine. Cette communion fraternelle avec les déshérités est bouleversante , d'autant plus que c'est elle, femme brisée, qui leur apporte un peu d'espoir. Lav Diaz s'attarde alors sur les portraits attachants d'un vendeur ambulant de "baluts" (j'ai cherché ce qu'était cette nourriture beurk! ), d'une jeune mendiante folle et d'un travesti. J'ai adoré le personnage irrévérencieux de la mendiante qui traite de démons tous les riches catholiques pratiquants qui ont leur place attitrée à l'église (dont l'homme que recherche Horacia) mais j'ai trouvée excessive la place prise par le personnage du travesti épileptique dont le cinéaste se complaît trop longuement à souligner la souffrance absolue pour en faire l'incarnation du Martyr . L' idée émouvante qu'Horacia oublie sa propre douleur en trouvant, dans ce fils adoptif, un être infiniment plus malheureux qu'elle m'a semblé trop appuyée et le rôle final de ce personnage était très prévisible. J'ai regretté que la parole ne soit pas donnée , dans cette réflexion sur le Bien et le Mal qui privilégie la bonté, à l'homme ambigu qui a détruit la vie d'Horacia, dont la confession est amorcée sans suite (il aurait peut-être fallu deux heures supplémentaires!) . Lav Diaz ne s'intéresse pas seulement aux histoires individuelles mais aussi à la réalité sociale et politique de son pays dont il met en valeur les inégalités scandaleuses. Evidemment, comme tous les cinéastes philippins, il témoigne de la misère effrayante de l'archipel, mais en situant cette histoire en 1997, il rappelle aussi l'insécurité qui régna cette année-là où les enlèvements pour rançons furent innombrables et où tous les riches se cloîtraient dans leurs villas ou ne sortaient qu'escortés de gardes . Cet aspect social prend toutefois une aura romanesque par l'utilisation du noir et blanc. Ce dernier donne lieu à des images splendides, en particulier avec l'éclairage en clair-obscur des innombrables scènes nocturnes. La fin du film, où Horacia, partie rechercher son fils à Manille , sombre dans la folie , est superbe car elle est puissamment marquée par un onirisme poétique. Bref, un beau film mais non dépourvu de quelques longueurs tout de même! NOTE:7/10