Le film retrace le cérémonial de la lente agonie du roi Louis XIV dont le corps entier va être pourri par la gangrène qui s’y propage à partir d’une tache suspecte apparue au pied. Le spectateur assiste dès lors inéluctablement à la mort à l’œuvre sur le corps gémissant du monarque paralysé sur son lit dans sa chambre dont l’espace se retrécit, entouré de quelques fidèles dont son médecin et son confesseur. Albert Serra s’inspire des derniers jours de la vie de Louis XIV et fait un film en costumes d’époque mais son œuvre dépasse très largement le film historique pour mettre en scène somptueusement la tragédie et l’anéantissement du travail de la mort sur l’être humain , fût-il le plus puissant du royaume. Les costumes artificiels dans lesquels les personnages sont engoncés et les perruques ébouriffées extravagantes ne sont que de vains ornements qui pèsent sur eux de façon dérisoire, et bientôt ne masquent plus la chair décomposée du roi qui se meurt, dont le cadavre sera réduit à des viscères prélevés pour une leçon d’anatomie. La mise en scène sublime tire sa force de la puissance tragique du théâtre avec l’unité de lieu, le rouge flamboyant des rideaux du lit à baldaquin et la chute du Roi entre terreur et pitié ; mais cette dramatisation baroque est surtout auréolée de la splendeur picturale du clair-obscur des grands maîtres , avec des éclairages à la bougie qui accompagnent le vacillement de la vie. Autour du lit où le roi râle et où l’on entend déjà bourdonner les mouches, Serra filme le ballet grave des figurants impuissants, aux visages grotesques comme des masques d’une sinistre comédie , qui se succèdent pour laver le prince déchu, tenter de le faire boire ou manger, sidérés d’impuissance face à ses hurlements de douleur. Il y a là le cortège des vrais médecins et des imposteurs, des conseillers et des religieux mais le roi meurt seul dépossédé peu à peu de toutes ses fonctions vitales , terrassé. Serra le montre bientôt parti loin du monde avec des bruits hors champ de plus en plus étouffés, il flotte dans les limbes, peu après cette séquence sublime où il entend une dernière fois derrière la porte le kyrie de la messe de Mozart. Jean-Pierre Léaud devenu ce roi mourant qui gémit et se tord semble agoniser sous nos yeux effarés. Et ce que j'écris là maladroitement est très loin de rendre compte de la richesse de ce film poignant, terrible et somptueux. NOTE: 10/10