L’Étreinte du serpent est un film d'un jeune cinéaste colombien, qui a une maîtrise impressionnante de la mise en scène, tourné en pleine forêt amazonienne ( dans la région de Mitù) , jungle extraordinairement filmée et sublimée par une photographie en noir et blanc magnifique . Le choix du noir et blanc s'explique par le désir de retracer assez fidèlement le périple de l'ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg d'après ses carnets de voyage, à la rencontre des dernières tribus indigènes non exterminées ou asservies au début du XXème siècle. Le film est tourné en dialecte local. L'ethnologue, alors gravement atteint de la malaria, en quête d'une plante rarissime, la yakruna, qui pourrait le sauver, est joué de façon saisissante par Jan Bijvoet, le marginal halluciné de Borgman. Cette partie développe les relations de l'ethnologue avec ses deux jeunes guides indigènes, l'un bienveillant à son service et l'autre franchement hostile aux Blancs colonisateurs. C'est une partie que j'ai suivie avec beaucoup d'intérêt, même si j'ai été surprise par la place primordiale qu'elle accorde à l'anthropologie alors que je m'attendais à une aventure romanesque. A ce périple, le cinéaste en a superposé un autre , qui m'a paru alourdir inutilement le film, celui entrepris au même endroit par un botaniste américain , quelques années plus tard, à la recherche de la même plante disparue et avec le même guide hostile plus âgé. Les deux périples s'entremêlent dans la narration qu'ils rendent plus confuse que fluidement sinueuse comme les méandres du fleuve. Le film est très intéressant par les questions universelles qu'il pose sur la colonisation des terres sauvages et reculées, ou plutôt par la dénonciation virulente qu'il fait, longtemps après la Controverse de Valladolid , des massacres des indigènes, de la destruction de la nature et de la profanation du sacré primitif. Le film est un peu trop redondant sur ce thème mais il a le mérite de donner la parole aux indigènes eux-mêmes. Il dénonce aussi ces aventuriers fous qui se sont approprié la jungle comme temple de leur mégalomanie et qui se proclament nouveaux messies ou qui convertissent par la torture. Mais comme le film a un style plus ethnographique que romanesque , ces scènes n'ont pas l'envergure d'Aguirre ou d'Apocalypse Now. La fin réserve toutefois des images fabuleuses quasi oniriques. J'ai trouvé l'aspect mystique hermétique, tout ce qui tourne autour de cette idée récurrente pour les indigènes de l'ombre de soi-même, de l'image sans corps ou du fantôme (le mot est employé par l' indien lorsqu'il découvre avec stupeur la photo de lui-même) . Le film m'a étonnée par son aspect anthropologique et j'ai souvent pensé aux photographies (plus tardives) de Claude Levi-Strauss. Il m'a paru intéressant par bien des aspects mais aussi légèrement fastidieux par son absence de souffle épique , ses redites et ses maladresses de construction. NOTE: 6/10