Mes Films

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mars 2018

vendredi 9 mars 2018

IL FIGLIO, MANUEL de Dario Albertini (Italie)

Le film de Dario Albertini suit l’itinéraire de son jeune protagoniste Manuel qui, à 18 ans, quitte le foyer éducatif dans lequel il a passé ses dernières années, depuis l’incarcération de sa mère (pour des délits qui ne seront jamais précisés) qui l’élevait seule. Sa sortie va coïncider avec la libération de sa mère (Francesca Antonelli très émouvante) , dont la peine de prison peut être transmuée en assignation à résidence si le jeune homme présente toutes les garanties au regard de la justice et des services sociaux pour la prendre en charge. Ce postulat de départ est déjà d’une force dramatique intense : la liberté enfin retrouvée par deux personnages fragiles, sans repères et sans père, dont le rapport est inversé puisque l’adolescent doit assumer la responsabilité de sa mère adulte . A peine celui-ci découvre-t-il au grand air cette liberté tant désirée et l’espoir d’une vie nouvelle, qu’il accepte de tout sacrifier pour un poids bien plus lourd que le règlement du foyer, qui le protégeait du monde extérieur. Le cinéaste scrute au plus près son protagoniste, très expressif malgré son visage taciturne, avec de nombreux gros plans serrés qui nous livrent ses aspirations et ses angoisses. Le film est très captivant car il ressemble à un parcours d’obstacles à suspense dont on se demande à chaque fois si le jeune homme, courageux et persévérant mais très solitaire, trouvera la force et la chance de les surmonter . Car tout repose sur lui, qui doit réussir de nombreuses missions difficiles d’insertion, comme trouver un emploi, remettre en état le logement devenu un taudis où vivait sa mère, prouver à l’assistante sociale et à l’avocat qu’il est assez mûr et motivé pour la prendre en charge. Ce parcours se déroule dans un environnement triste de barres d’immeubles de la lointaine périphérie de Rome par temps gris. Manuel suit un parcours d’apprentissage fait de rencontres successives et éphémères, qui ne durent que le temps d’une séquence, mais toutes ces séquences sans exception sont des scènes de vie quotidienne qui sonnent très justes, de façon très émouvante par leur écriture, les personnages présents et les dialogues échangés . Ces rencontres variées, prévues ou aléatoires, exercent un impact discret mais profond sur le protagoniste hypersensible mais toujours très réservé dans l’expression de ses émotions , elles l’enrichissent subtilement ou présentent des engrenages dangereux qui pourraient compromettre sa réussite, si bien que le spectateur, inquiet et empathique, ne sait jamais si le personnage, de plus en plus vacillant malgré ses efforts, réussira ou non l’objectif essentiel qu’il s’est fixé. Le malaise de Manuel devient de plus en plus perceptible, d’abord intériorisé puis se manifestant par des symptômes physiques de plus en plus déstabilisants. Le style du film semble proche du réel, mais ce n’est ni un documentaire, ni une œuvre néoréaliste, ni une dénonciation sociale ; la mise en scène est très travaillée et le protagoniste, que l’on pourrait croiser dans la rue, est élaboré de façon très romanesque et très fouillée , comme peut l’être le personnage d’un roman de Camus tel que L’Etranger sous son apparente simplicité. En effet, derrière ce grand adolescent, apparaît une réflexion existentielle et métaphysique sur le sens de la vie et les rapports à autrui, thème introduit dès le début par la jeune fille merveilleuse qui s’occupe d’un vieil Africain muet. Le cinéaste fait référence à « Baisers volés » de Truffaut et son interprète, Andrea Lattanzi, une sorte de Jean-Pierre Léaud d’aujourd’hui, porte tout le film magistralement. La fin est très abrupte, laissant le spectateur imaginer l’avenir du fils et de la mère, avec les plus vives appréhensions. Ce premier film est une réussite magistrale. __NOTE: 9/10 __

lundi 5 mars 2018

PHANTOM THREAD de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis (USA)

J’ai été fascinée et pétrifiée par « Phantom Thread » de Paul Thomas Anderson, un cinéaste que je trouve pourtant habituellement assez lourd . Cette fois-ci il filme de façon magnifique une grande histoire passionnelle très hitchcockienne entre un brillant couturier londonien et une obscure serveuse dans les années 50 , avec une étrange originalité : aucune scène de sexe, pas la moindre sensualité ni la moindre tendresse , un chef d’œuvre d’intellectualisation de l’amour, purement cérébral, qui redonne enfin, sans simulation complaisante, sa force intense au désir et à l’imaginaire purs . Le fil obscur de la trame romanesque est proche du mythe de Pygmalion avec une mise en scène très rigoureuse des rapports de domination entre l’homme et la femme, et l’inversion du jeu de pouvoir manipulateur quand la cristallisation de l’amour fait cruellement place à sa décristallisation. Le personnage principal est extraordinaire : Reynolds, un très bel homme d’âge mûr, gentleman d’une élégance raffinée (Daniel Day Lewis d’une distinction et d’un charme irrésistibles) , célibataire endurci pudique et psychorigide qui ne vit que pour dessiner et créer des robes sans aimer les femmes , ni les hommes, un misanthrope maniaque dominé par l’omniprésence castratrice de sa sœur tutélaire et hanté par le souvenir de sa mère bien-aimée. Sur le tard ce Reynolds remarque de façon complètement irrationnelle une jeune serveuse maladroite dans un restaurant, qui n’a rien pour qu’on la remarque, et il élit bizarrement cette Alma si différente de lui comme son âme sœur et sa muse . Le film introduit ensuite l’intruse dans l’étrange couple fusionnel, implicitement incestueux, de Reynolds et de sa sœur redoutable, d’une inquiétante jalousie, un peu à la manière de « Rebecca », et la jeune fille pleine de vie peine à trouver sa place et son intimité. Bien sûr le couturier en fait son mannequin, sa créature idéalisée ; la femme réelle est niée , dominée , vampirisée , mais elle se soumet docilement, par vénération, au sacrifice exigé , comme le jeune modèle du Portrait Ovale d’Edgar Poe. Avec une cruauté bouleversante le cinéaste traque ensuite les moindres indices du dépérissement des sentiments, quand le rêve amoureux s’estompe et que la vraie femme apparaît avec tous ses défauts amplifiés par la déception des illusions perdues. Il y a là de terribles scènes de vie quotidienne du couple où les gestes et surtout les bruits deviennent insupportables. Le personnage de Reynolds est à la fois odieux et pathétique parce qu’il est le premier à désenchanter, sans réussir à vaincre son incapacité névrotique à aimer pour de vrai, c’est-à-dire banalement . La deuxième partie de cette histoire sentimentale assez perverse , qui s’appuie sur un scénario de thriller, relance le film avec un suspense captivant en développant les stratégies machiavéliques de reconquête amoureuse de la victime qui, loin de se laisser humilier , renverse les rapports de force. Le diner final est une des plus bouleversantes séquences d’amour que j’aie vues au cinéma. Dommage que les dernières images soient si conventionnelles, c’est la seule concession commerciale de ce film dont la réalisation est d’une beauté époustouflante. NOTE: 10/10